Textes de membres

Charte poétique

            Eleusis Association Psychédélique Suisse Romande est une association à but non lucratif qui étudie le phénomène psychédélique (néologisme dérivé du grec: qui révèle l’âme) tel qu’il se manifeste dans le contexte socio-culturel actuel, phénomène également appelé renaissance psychédélique.

         L’association regroupe des personnes intéressées par ou ayant vécu des expériences de conscience extraordinaires ayant induit une empreinte noétique (qui concerne l’acte de connaissance.)

         Cette modalité de la conscience est souvent décrite comme introspective, enstatique ou extatique, onirique et de manière générale vécue comme un processus évolutif. Cette modalité peut être provoquée par une action pharmacologique induite par des hallucinogènes ou des entactogène et aussi par des procédés non-pharmacologiques comme par exemple la transe, la respiration accélérée, la méditation, les stimulations psychosensorielles.

         L’association Eleusis a pour vocation l’avancement de la compréhension du phénomène psychédélique en facilitant les rencontres, le dialogue, l’étude, la recherche et l’analyse en liens avec les sciences biomédicales, les sciences humaines et les sciences sociales et politiques.

         Le champ d’intérêt de l’association s’étend de l’historique de l’utilisation médicinale et spirituelle des psychédéliques à travers les cultures, jusqu’à l’évolution des pratiques médicales et thérapeutiques telles qu’elles émergent aujourd’hui dans le monde de la santé. Envisagés comme des outils cognitifs, des techniques de soi, selon le mot du philosophe Michel Foucault, l’association est attentive aux conséquences éthiques et heuristiques du phénomène psychédélique, ainsi qu’aux défis personnels, politiques et sociétaux qui s’en suivent.

         L’association participe de manière raisonnée aux débats portant sur la place et le statut du phénomène psychédélique dans notre société et organise des évènements publics dans le strict respect de la législation en vigueur.

         Considérant le phénomène psychédélique comme une option humaine d’intérêt et d’utilité publique, l’association Eleusis rejoint dans son action la constellation des sociétés psychédéliques internationales.

Histoire

         Eleusis est le nom d’une petite ville proche d’Athènes datant de l’ère mycénienne (1680 – 1100 av.  JC.) Pendant près de deux millénaires, Eleusis marquait l’ultime étape d’un pèlerinage pour le quidam en quête des Grands Mystères.

         Avance rapide: en 1978, le chimiste suisse Albert Hofmann livra une expérience de chimie reproductible avec les moyens de l’époque montrant la possibilité d’obtenir un potentiel hallucinogène à partir d’un champignon qui eut jadis gagné les champs d’orge de la plaine d’Eleusis. L’orge figurait dans la liste des ingrédients du mystérieux breuvage Kykèōn, serait-il un catalyseur accessoire au miracle grec?

         Pour l’occident, Eleusis apparaît comme le dernier sanctuaire en date ayant su mettre en sécurité l’expérience visionnaire sous une forme institutionnelle: en équilibre entre la transparence et le secret, entre la politique et le sacré. Hofmann déclara à plusieurs reprises souhaiter voir arriver une nouvelle Eleusis en Occident. Une proposition intéressante en effet.

         Après avoir passablement fasciné les prophètes de l’époque biblique, “l’étrange Eros“ disparut du monde sécularisé pour végéter plantureusement quelques deux millénaires en compagnie des druidesses et des druides du folklore. Après cette longue rêverie, la chose s’éveilla à nouveau. Cette fois-ci dans les chaudrons helvétiques des laboratoires Sandoz sous les yeux ébahis du monde moderne et jusqu’à l’extrême occident californien : la découverte des effets du LSD 25 en 1943.

         Rapidement les choses s‘emballent: la botanique et l’anthropologie s’élargissent; les mathématiques et la miniaturisation des circuits imprimés changent les ordres de grandeurs; la science fiction s’invite dans l’ufologie; l’ontologie vacille et la question des droits civiques s’embrase. On peut dire que nos institutions ne sont pas écrites pour supporter un tel programme: 1971 signe la fin des psychédéliques pour le monde contemporain essentiellement rattaché aux Nations Unis.

         Prochain arrêt: les neurosciences. Comment pourraient-elles faire l’économie des psychédéliques? Comment dire à un astronome de ne pas regarder dans son télescope? C’est qu’il y a un ultimatum métaphysique qui presse en amont de la question du soin. En règle générale on admet que les psychédéliques modifient la lentille à travers laquelle nous regardons le monde. Comment observer le jour transparent dans lequel nous baignons? Comment nos présuppositions fondamentales (nos ontologies) affectent le monde et nous-mêmes en retour? Quelle est la nature du voile qui sépare corps et conscience ? Et, du reste, qui pose la question ?

         Pour tenter de réponde à ces questions, les neurosciences s’aident des psychédéliques comme d’un véritable psychoscope dans le but de dresser une carte permettant de corréler les états subjectifs avec la neurophysiologie humaine et, dans le même temps, leurs modélisations à des fins de rétro-ingénierie dans l’espoir de mettre au jour des voies non-pharmacologiques provoquant les effets salutaires désormais connus de ces substances. Une entreprise qui laisse entrevoir la possibilité pour les psychédéliques de prendre leur juste place dans l’histoire en tant que valeur épistémologique en soi.

Vision

Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve.

Victor Hugo

         A mesure que l’anthropologie avance, l’idée selon laquelle le genre Homo a toujours su trouver les moyens de se sortir de lui-même gagne du terrain. Et,parmi les ruses notoires,  l’expérience extatique via les plantes en gagne également de plus belle. Non pas par hédonisme dilettante ou pour travestir une fuite en aventure, quoique. Mais “lorsque la réalité s’enflamme, nous dit Gaston Bachelard, l’homme vibre enfin de nouveau: il savait bien que quelque chose de cet ordre ne pouvait pas ne pas revenir à lui. Conscient de sa rêverie vibratoire; chaleur objective; tout s’induisant mutuellement; tout est plus délicat que dans la souffrance“. Peut-être notre ancêtre était-il plus gracieux devant cette étrange façon d’amour? Peut-être était-ce sa découverte? Un adaptogène? Une médecine de garde? Une relation symbiotique? Un calembour cosmique ? Autant d’interrogations qui planent au-dessus du fait psychédélique.

         Inscrivant ainsi certaines plantes maîtresses à son menu, notre ancêtre psychonaute put saisir l’occasion de se renverser, renversant du même coup cette partie de lui-même qui a normalement tendance à se pétrifier, pétrifiant du même coup la perception qu’il a du monde et de lui-même. Or, si le monde n’est jamais qu’une image assortie d’une perception par défaut et qu’il arrive en sus que nos politiques collectives visent le précipice, le “par défaut“ apparaît comme le sujet souffrant d’une certaine forme d’incurie à élucider.

         Car il en va probablement d’une certaine forme du soin. Dans l’effet, le type d’apothéosedispensé semble faire valoir un style particulier de médecine visant à immuniser la cognition à travers une accélération du sens. Qu’est-ce que ça veut dire? Mais encore: une accélération du sens “conforme au mourir“…

         On peut toutefois apporter un élément de réponse sous forme de questions d’actualité: dans quelle mesure l’excès d’ordre dans la perception est-il corrélé à l’épidémie mondiale du trouble mental? Dans quelle mesure ledit trouble est-il corrélé à l’écologie planétaire? Dans quelle monde les plantes visionnaires sont-elles les agents d’un activisme environnemental? L’expérience modifiée de conscience mène-t-elle vers des traits de caractère modifiés?  Quoiqu’il en soit une chose est sûre: après un choc esthétique, qui défait ce que nul choc n’aurait suffit à faire, la sobriété reprend la main autrement.

         Cependant, un clivage se dessine parmi les principaux acteurs de la renaissance psychédélique. Si certains plaident largement pour un contrôle médico-légal en vu de normaliser les futurs soins psychédéliques, d’autres défendent leur droit à la liberté cognitive indexé à la naturalisation de certaines plantes. Eleusis s’intéresse également au jeu politique se déroulant entre l’incorporation des psychédéliques et le mouvement anti-prohibitionniste soucieux des futurs conditions d’accès aux dits soins.

         C’est pourquoi l’association Eleusis considère les études psychédéliques comme des options vivantes d’intérêt public. Ainsi, comme il est reflété dans la charte, l’association se veut vigilante quant au caractère délicat que ces options représentent. Et demeurera équanime quant à la possibilité de préférer, selon le mot de l’écrivain Charles Duits, “une honnête obscurité à de trompeuses lumières“.